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"Corps sans image, image sans corps, image du corps" sur Corpus 
Justine - Blog Justine nue en liberté - février 2006

Jeudi 23 Février 2006
Corps sans image, image sans corps, image du corps

J’avais commencé par poser la question à Jean-Paul Nogues, cinéaste, auteur de « Corpus » : « Que devient un corps lorsqu'il cesse de faire image ? ». Je copie-colle sa réponse qu’il a eu la gentillesse de m’adresser par mail aujourd’hui : « Je pense qu'un corps fait toujours image. Même quand on est seul, on porte un regard sur soi, quel qu'il soit. Et même dans l'obscurité, le toucher d'un corps renvoie de toute façon à une image mentale du corps, reconstruite. Et cette image mentale est peut-être la plus redoutable, car elle est porteuse des préjugés et des désirs que chacun de nous projette sur l'image des autres (et de nousmême). La question reste alors : « Quelle image de mon corps puis-je donner à voir ? », dans le sens : quel statut donner à cette image, dans quel contexte, pour quelle idée ».
Son film, sublime, traite moins du corps que de l’image du corps dans notre société. Image toujours déjà, et image médiatisée, socialisée, référée à la norme visuelle en vigueur telle que l’incarne le corps éthéré (et abondamment lissé par la palette graphique) du top model. Image donc toujours publique, même dans l’alcôve où nous sommes seules – où nous nous croyons seules. Mais cependant comme Caïn dans sa tombe, l’oeil vengeur, l’oeil inquisiteur, l’oeil culpabilisateur est toujours là. Bien trop grosse ! Bien trop maigre ! cette peau, trop grasse, ce cul, trop bas, ces poignets d’amour, trop flasques, ce tour de hanches, trop volumineux, ses seins, trop lourds, etc…etc… ! Combat quotidien des femmes avec le monstre, ce Juda par lequel la Terre entière semble nous mater en permanence du haut de ses impératifs catégoriques et ses sarcasmes terrorisants, à l’affût de la moindre de nos fausses notes… et dieu sait s’il y en a, des fausses notes – mais qui a écrit la partition ? Est-on bien sûr qu’elle existe ? Intégration de la norme, soumission vaginale à l’empire du mâle qui, lui, a dessiné depuis toujours les contours de la domination qu’il nous impose. Vous serez corsetées au XIXe siècle, mesdames ; et puisque vous tentez de vous libérer, revendiquant la maîtrise de votre corps, privatisant vos propres désirs (Loi Veil de 1974), eh bien la domination ne s’exercera plus tant sur votre corps que sur son image. Suprême ironie d’une époque qui nous octroie généreusement le droit à réhabiter notre corps au moment même où il vide celui-ci de sa substance, en le transformant en pur réceptacle d’une image dont lui, le mâle, conserve l’entière maîtrise. Elle se rebiffe ? Elle prend des baffes : en France une femme sur dix est une femme battue. La norme, héritage patriarcal, c’est toujours la violence.

Aussi cette histoire d’image a parti lié me semble-t-il avec les conventions imposées, avec un empire des signes, avec un monde de phénomènes purs coupés de leur essence. Pas femme, non, ça revendique ; pas corps, non plus, c’est naturel un corps, impulsif, pulsionnel, incontrôlable. Alors quoi ? Eh bien ça : une image, glamour autant qu’il est possible, ou au moins s’inscrivant dans une échelle où le glam s’impose comme seul étalon. On peut refuser le modèle ou bien le suivre : mais en tout cas on ne s’identifie que par rapport à lui.

« Le corps, c’est ce qui n’est pas réductible à l’image (du corps) », écrit Peter dans un de ses commentaires du jour. Et à l’appui de son affirmation, il poursuit : « Principe de départ : le corps est une présentation, pour reprendre la distinction faite par M. Bellaj Kacem entre présentation et représentation. Disons qu’il est, en premier lieu, un événement. Ou qu’il FAIT événement. AVANT de faire image ».

J’aime cette chronologie des faits. Un exemple : vous descendez pour la première fois vers un rivage en compagnie d’une personne que vous connaissez bien, dont vous êtes un peu amoureuse, comme ça, sans y penser vraiment. Et voilà que sur la plage cette personne se met complètement nue. Que voyez-vous ? Un corps ? Non : l’événement de sa nudité.

En ce sens l’apparaître éclipse l’image de ce qui paraît. Ainsi l’unique photo de moi sur le blog : c’est le fait que j’y sois nue, et non ce qu’on y voit réellement, qui compte ; puisqu’on n’y voit rien. Notre bonheur réside dans l’événement de notre nudité, et non dans ce que nous montrons ; nous serions, sinon, dans l’exhibition pure.

publié par justine dans: Groupe de recherche