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"Corps politique, corps érotique" sur Ogres, Elana, Flammes nues 
Nicole Brenez - Catalogue du Festival de Montauban - juillet 2003


pour Pierre-Alexandre Nicaise

« La révolte est impossible, sauf par éclairs (je veux dire, même à titre de sentiment). D’abord, contre quoi ? On est seul avec son travail, on ne pourrait se révolter que contre lui – or travailler avec irritation, ce serait mal travailler donc crever de faim. On est comme les chevaux qui se blessent eux-mêmes dès qu’ils tirent sur le mors – et on se courbe. On perd même conscience de cette situation, on la subit, c’est tout. Tout réveil de la pensée est alors douloureux. » (Simone Weil, Journal d’usine, 7° semaine, 1935). Secteurs primaire, secondaire, tertiaire : pris dans des logiques économiques de rendement aussi bien manuel qu’intellectuel, les corps souffrent, le temps s’envole, l’énergie décline, on meurt, c’était quand le bonheur ? sectorisé dans une enfance mythifiée, avec un peu de chance on garde un souvenir ou deux. Dans les sociétés capitalistes démocratiques, la vie ne se conçoit que mutilée, administrée, formatée jusque dans le moindre détail des apparences physiques. Dans les colonies impériales, où les individus servent de chair humaine aux diverses formes de dictatures instrumentées par un néolibéralisme assassin, la vie est dérobée, torture ordinaire du travail de l’esclave, torture extraordinaire mais quotidienne du résistant, de l’opposant ou tout simplement de celui qui n’appartient pas à « la faction victorieuse » (c’est la définition d’un Gouvernement, selon Hegel). Embargo (à propos de l’Irak) et (As if) Beauty Never Ends (à propos de la Palestine), qui ouvrent et ferment ces programmes sur l’avant-garde, nous décrivent quelque chose des effets sur les corps de ces formes institutionnalisées de l’horreur politique.
Alors, les films présentés ici font jaillir de petits éclairs de révolte, au sens de Simone Weil : chacun à leur façon, ils nous rappellent qu’il faudrait ne pas oublier de vivre. Ils nous rappellent à l’événement vertigineux du baiser (Violette), à la suavité des caresses (La vérité cachée, Aldebaran), à l’emprise saturnienne du désir (Révélation), à une virtuosité magique du geste (Samourai) ou même à une simple allégresse (Light Traffic). Ils nous rappellent à quel point l’étreinte la plus crue entre deux corps nus peut rester mystérieuse (la trilogie de Jean-Paul Nogues), la jouissance s’avérer violente (Pulsar), la contemplation abyssale de douceur (L’Œil sauvage), la détresse atroce (High), la physiologie chose complexe et symbolique (Totalité, Il n’y a rien de plus inutile qu’un organe). Ils nous racontent comment, dans ses tentatives de réveil, le cinéma se heurte à la censure (Loi X), à la pâte gluante et séductrice du cliché (Bitte, Va te faire enculer), au fantasme automatisé (Video Calibration), à la technophilie générale (The Operation).
Qu’elles se manifestent sous des formes défensives ou offensives, pamphlétaires ou méditatives, verbales ou purement optiques, leurs revendications de joie, de sédition morale, de liberté éthique et plastique, de plaisir intellectuel et sensible, répondent à la notion élaborée par Herbert Marcuse d’un Éros politique : « l’œuvre d’art accomplie perpétue le souvenir du moment de jouissance. Dans son ordre non répressif, même la malédiction parle au nom d’Éros. L’œuvre d’art fait son apparition au bref moment d’épanouissement, de tranquillité, au bel instant qui arrête le mouvement et le désordre incessant, le besoin constant de faire tout ce qu’il faut faire pour continuer à vivre ». (Herbert Marcuse, La dimension esthétique, 1977). Mais aujourd’hui notre exigence augmente à proportion de notre colère. Alors nous disons que la joie, y compris la joie enragée de l’insoumis, ne saurait être une exception, nous la voulons pour tous et tout le temps.
nicole brenez, Université ParisI/Cinémathèque française.

Corps politique, corps erotique I – Soft
Embargo de Mounir Fatmi, Fr., 1997, 7’30
L’Œil sauvage, de Johanna Vaude, Fr., 1998, 14’
Totalité de Johanna Vaude, 1999, 6’ 
Il n’y a rien de plus inutile qu’un organe d'Augustin Gimel, 1999, 9’
Light Traffic de Costanza Matteucci, 2001, 3’
Aldebaran de Hugo Verlinde, 2001, 7’
Chunguang Zhaxie (Révélation) de Xavier Baert, 2001, 7’
Violette de Jean-Philippe Farber, Fr., 2001, 10’ 
Pulsar de Maria Klonaris et Katarina Thomadaki, Fr., 2001, 14’ 
La vérité cachée de Lionel Soukaz, 2002, 5’ 
Samourai de Johanna Vaude, 2002, 7’

Corps politique, corps erotique II – and Hard
Va te faire enculer de Yves-Marie Mahé, Fr., 1998, 10’
Loi X, de Lionel Soukaz, France, 1980-2001, 12’
The Operation de Jacob Pender, EU, 1995, 13’ 
Notre Icare de Johanna Vaude, 2000, 7’
Bitte de Yves-Marie Mahé, Fr., 2001, 4’
Video Calibration de Caitlin Horsmon, EU, 2002, 0’90’’ 
High de Othello Vilgard, Fr, 2002, 7’ 
Ogres de Jean-Paul Nogues, Fr., 2001, 7’ 
Elana de Jean-Paul Nogues, Fr., 2003, 5’ 
Flammes nues de Jean-Paul Nogues, Fr., 2003, 6’ 
(As if) Beauty Never Ends de Jayce Salloum, Canada, 2003, 11’